
Article du Journal L'Alsace en date du mercredi 21 avril 2010. de Emmanuel Delahaye.
Assises
Un menteur ou bien deux ?
Rachid Boubazine, Zouhir Mokhbi et Pierre Salinas comparaissent, depuis hier, devant la cour d’assises du Haut-Rhin pour y répondre de trois braquages commis à la mi-2000. Incriminé par ses deux co-accusés, Pierre Salinas nie toute implication.
Rachid Boubazine (32 ans), Zouhir Mokhbi (32 ans) et Pierre Salinas (40 ans) comparaissent, depuis hier matin, devant la cour d’assises du Haut-Rhin à Colmar, afin d’y répondre de trois vols à main armée, commis à la mi-2000 : le 25 mai au Crédit Mutuel de Thann, le 21 juillet au sein du débit de boisson Codi Cash de Mulhouse et le 4 août au magasin Aldi d’Illzach. Le premier de ces trois braquages fut aussi le plus lucratif — de loin ! -, avec un peu plus de 92 000 francs de butin [environ 13 800 €].
Les faits jugés remontent donc à près d’une décennie. Tombée en sommeil, faute de piste, l’enquête judiciaire n’a été vraiment relancée qu’en 2008, grâce à un renseignement anonyme parvenu aux enquêteurs fin 2006… Placés en garde à vue, puis mis en examen, Rachid Boubazine et Zouhir Mokhbi ont assez vite reconnu les faits, malgré quelques « contorsions » initiales.
Traces d’ADN
Pierre Salinas, en revanche, clame son innocence depuis le départ, apparemment insensible au fait que ses deux co-accusés le présentent comme l’ancien meneur du trio.
Les circonstances exactes des faits, le rôle de chacun, les modalités du partage… ? « Je n’ai rien à en dire, puisque je n’y étais pas ! », réplique-t-il systématiquement aux questions de la présidente Marie-Emmanuelle Badinand. « Vous vous rendez bien compte que la cour a du mal à vous croire ? », insiste-t-elle. « Ouais, je comprends bien, mais je peux rien vous dire… »
« Quel peut être l’avantage de vos deux co-accusés à vous incriminer ? », le questionne à son tour l’avocat général Michel Defer. Haussement d’épaules exaspéré : « Je sais pas, moi ! Peut-être qu’ils couvrent un proche, un ami… »
Gros problème - et Pierre Salinas ne l’ignore pas -, des traces de son ADN ont été retrouvées mêlées à celui de Rachid Boubazine, sur un mégot de joint de cannabis abandonné dans la Golf volée, qui a servi au premier braquage. Reste qu’il en faut plus pour démonter l’accusé : « Cette Golf, elle n’a été retrouvée qu’un mois après le braquage, alors j’ai très bien pu fumer dedans à un autre moment. » Volontiers bravache, il enfonce le clou : « Mon truc à moi, c’est pas les braquages, mais les cambriolages, voilà, c’est tout ! Je vole, surtout en hiver, parce que la nuit tombe plus tôt… Je n’ai pas encore exploré tous les domaines. »
Ne lui en déplaise, cet « encore » ne s’imposait pas… Assis à quelques mètres de Salinas, dans le même box, les deux autres accusés campent eux aussi sur leur position : « Les braquages, on les a faits les trois ensemble. »
Reprise du procès ce matin à 9 h. Le verdict est attendu pour demain soir ; les trois accusés encourent jusqu’à 20 ans de réclusion criminelle.
Emmanuel Delahaye

Assises
La deuxième journée du procès des braquages commis à la mi-2000 a été dominée par les dénégations persistantes de Pierre Salinas.
D’un côté, Rachid Boubazine et Zouhir Mokhbi, têtes basses et mines repentantes, continuent d’assurer que les braquages des 25 mai, 21 juillet et 4 août 2000 ont été réalisés en trio ( L’Alsace d’hier) ; de l’autre, Pierre Salinas, fataliste et véhément à la fois, proteste toujours de son innocence, mais avec une arrogance qui va crescendo à mesure qu’avancent les débats. Un court instant, un seul, pressé de questions par la présidente de la cour, juste avant 10 h, l’accusé semble vaciller, au bord de dire enfin « quelque chose ».
Leur échange mérite d’être rapporté sur la longueur : « C’est moment où jamais de vous expliquer, commence Marie-Emmanuelle Badinand. Nous sommes là pour vous entendre. » « Ben voilà, je m’explique : j’ai juste rien à dire, ni rien à voir avec cette histoire — point barre !, s’emporte Pierre Salinas. Vous êtes comique ! Vous vous souvenez, vous, de ce que vous faisiez exactement il y a dix ans ? » « Pas des braquages, en tout cas… », réplique Marie-Emmanuelle Badinand, toujours équanime.
Dans la foulée, elle se tourne vers le défenseur de l’accusé : « M e Patry, vous semblez effondré… » L’avocat n’a pas le temps d’ouvrir la bouche : Salinas est déjà reparti sur ses grands chevaux : « Peuh ! De toute façon, il le sait, lui, que je suis innocent ! » « Vous savez bien au contraire que vous ne l’êtes pas , reprend la présidente. Vous souriez en le disant… » L’accusé hésite une seconde, se raidit brusquement : « Peut-être… Peut-être pas. » Le voici qui se mure une nouvelle fois dans le silence.
À la reprise de l’audience vers 14 h, le calme est de retour. C’est le moment des traditionnels « interrogatoires de curriculum vitæ » — l’enfance de chacun des accusés, ses études, son parcours affectif et professionnel, le cercle de ses proches, etc. Pour Boubazine et Mokhbi, c’est l’occasion de faire défiler des proches à la barre, qui peignent sous un jour favorable les deux accusés.
Zouhir Mokhbi — qui comparaît libre, sous le coup d’un simple contrôle judiciaire, et qui travaille en CDI dans la sous-traitance automobile —, en ressort particulièrement à son avantage : « C’est quelqu’un de fiable, sur qui on peut compter », assure ainsi l’un de ses supérieurs. « Il est monté très vite en grade, en faisant ses preuves », renchérit une collègue. « Ça n’est plus le même qu’il y a 10 ans. Il faut qu’il paie pour ce qu’il a fait, mais pas de façon rédhibitoire », plaide enfin son frère aîné.
Pour Pierre Salinas, le contraste est cruel. Placé en foyer très jeune, en rupture de ban familiale à peu près complète, sans diplôme et apparemment dépourvu de la moindre attache affective, il ne trouve de nouveau rien à dire… C’est finalement M e Thomas Wetterer, l’avocat de plusieurs parties civiles, qui lui rafraîchit la mémoire : « Votre frère José, vous vous souvenez de ce qu’il a fait en 1986 ? Mais si, rappelez-vous, le braquage du Crédit Mutuel de Vieux-Thann… Et votre autre frère, Mathias, il n’a pas été serveur dans un restaurant juste en face du Crédit Mutuel de Thann, braqué en 2000 ? Ça fait quand même beaucoup de choses qui vous mettent à la croisée des chemins du Crédit Mutuel, non ? » Silence buté de l’accusé.
Reprise du procès ce matin à 9 h. Le verdict est attendu pour le début de soirée.
Assises
Trois braqueurs, trois peines sur mesure
Pierre Salinas, Rachid Boubazine et Zouhir Mokhbi ont été condamnés hier à des peines échelonnées entre 10 ans de réclusion criminelle et un an de prison ferme.
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Jusqu’à la fin, Pierre Salinas aura « boycotté » son procès aux assises du Haut-Rhin — non pas physiquement, mais par son mutisme buté. Rencogné dans son coin du box, le plus loin possible de ses deux co-accusés, Rachid Boubazine et Zouhir Mokhbi ( L’Alsace des 21 et 22 avril), il continue de tout nier en bloc, feignant même la somnolence, la tête lourdement posée sur son poing, quand M e Thomas Wetterer entame sa plaidoirie. D’emblée, l’avocat des parties civiles établit un parallèle entre les braquages reprochés aux trois hommes et le modus operandi du célèbre gang des postiches — ceci, explique-t-il aux jurés, « pour vous faire toucher du doigt que nous ne sommes pas en face de simples pieds nickelés ! Le braquage du Crédit Mutuel de Thann, par exemple, était parfaitement organisé. Il n’a pris que 50 secondes ! »
Moins enflammé, mais plus pratique, l’avocat général Michel Defer se soucie quant à lui de requérir des peines « ajustées » à chaque cas : « Zouhir Mokhbi [qui comparaissait libre, et qui dispose d’un emploi en CDI depuis plusieurs années, NDLR] a décidé de mettre fin à sa délinquance. Il a évolué différemment, ce qui m’amène à requérir différemment. C’est logique, et c’est juste. » Le représentant du parquet réclame ainsi 10 ans de réclusion criminelle pour Salinas, « jusqu’à 10 ans » pour Boubazine, mais cinq ans dont un ferme pour Mokhbi.
« Comme une cicatrice »
Sur les bancs de la défense, c’est M e Lionel Gatin qui ouvre le feu, pour le compte de Zouhir Mokh-bi. Le gang des postiches évoqué par M e Wetterer ? « On essaie de leur faire porter un costume trop grand ! », s’indigne ainsi M e Gatin ; M e Jeanne Roth renchérit en parlant de « l’amateurisme » des accusés — mais c’est sans conteste à leur collègue David Patry que revient la plus lourde tâche : défendre Pierre Salinas… y compris contre lui-même.
M e Patry s’appuie pour cela sur le rapport du psychiatre qui a examiné l’accusé : « Son attitude asociale est comme la cicatrice de carences affectives profondes qui remontent à l’enfance. Effectivement, vu le parcours de Salinas, son comportement n’est pas de sa faute ! », martèle l’avocat, qui insiste aussi sur la subsistance d’un doute : « Ce que je vois au dossier, c’est qu’on a deux versions qui s’opposent, mais aucun élément matériel prouvant la présence de Salinas lors des braquages. »
À l’issue de trois heures de délibéré, le verdict tombe : Pierre Salinas est condamné à 10 ans de réclusion criminelle, Rachid Boubazine, à neuf ans d’emprisonnement et Zouhir Mokhbi, à cinq ans d’emprisonnement, dont un ferme, les quatre autres étant assortis du sursis et d’une mise à l’épreuve de trois ans.